Des mesures et des hommes

Être ensemble c’est inventer dans un territoire une langue, une proximité, une communauté d’intérêts et de destin. Cet être ensemble qui a façonné nos arts et toutes formes d’expression se retrouve quand le théâtre se nomme COMPAGNIE, quand les artisans se nomment compagnons, là où ils rejoignent la fondation du pacte républicain. C’est un lieu où le visible se mêle à l’invisible, le lieu où le théâtre puise son activité et sa langue.

Espaces de fabrication d’un destin commun

Comme les espaces de fabrication d’un destin commun (école, armée, partis politiques, syndicats…), les compagnies ont eu et ont joué un rôle fondamental. Lieux de sociabilisation, lieux où se façonne le rapport de l’individu à la communauté, lieux d’apprentissage des règles de la communauté, d’élaboration d’un projet ou d’un futur commun.

Souci commun d’être ensemble avec les autres

Ce va-et-vient de la pratique localisée à l’universel, ce rapport entre l’individu et la communauté, cette “gestion fine” entre l’intérêt individuel et la collectivité ; la mise en jeu de nos espaces intimes et publics, du rapport du politique au poétique : tout fait advenir un espace démocratique dont le projet est expérimenté et vécu par ceux qui le font tous les jours. La compagnie est un de ces espaces où ce souci commun s’expérimente au quotidien et ce jusqu’à l’altérité de l’autre.

La politique comme lieu de nos contradictions

L’exercice de la politique est comme la mise à jour de nos contradictions. S’il y a légitimité, c’est qu’il s’agit des questions que se pose la communauté et qui sont reconnues par elle. Toute question qui ne met pas au centre de son questionnement celle de la communauté ne peut être discutée et encore moins résolue par elle.

La rupture du projet communautaire n’existe-t-elle pas quand on oppose l’individu et la communauté ? Pourquoi les espaces légués par le passé (Révolution, État, …) ne sont plus opérants ? Pourquoi l’État comme représentant de la communauté est en contradiction avec elle ? Pourquoi l’infiniment petit qu’est l’histoire des compagnies raconte-t-elle dans sa finitude annoncée non la fin de l’histoire mais sa négation ? Pourquoi l’économie devenue valeur étalon signifie-t-elle l’abandon de ce qu’est un État, une nation ? Ces “pourquoi” nécessitent l’invention de ces espaces poétiques-politiques comme lieux où se forge la communauté.

Être ensemble sera encore une des formes, éphémère, de l’altérité.

Partant de là, c’est-à-dire d’une différence essentielle que nous sommes, non seulement pour d’autres, mais aussi pour nous-mêmes, nous voilà condamnés à nous rejoindre dans cette séparation originelle qui nous apparaîtra bientôt non plus comme un vide à combler mais comme un temps à partager. Mais ce qui reste à inventer, c’est la perspective commune où le multiple ne serait plus un empilement de points de vue mais une communauté d’intérêts forgée par cet éloignement même, une COMPAGNIE d’un genre particulier, puisqu’elle s’adresse à des libertés et non aux cases d’un échiquier. Encore cet avenir esquissé ne doit pas être compris comme destin, manière de pratiquer l’histoire à rebrousse-poil, mais comme la forme discrète et sans cesse renouvelée du présent qu’on appelle futur.

Espace intime si l’on veut, mais dont l’activité serait tournée vers l’extérieur, la compagnie doit être comprise comme une expérience dont la singularité même a vocation universelle. Mais cette universalité ne se rencontre pas par accident et reste à inventer, comme restent à inventer la tradition et plus généralement le passé. Le théâtre est cette fronce du temps qui fait qu’un monde existe, non dans sa représentation mais parce qu’il invente le langage de la communauté, faisant du même un autre pour lui-même et pour d’autres, de l’autre le même pour les autres et pour lui. Et cette démocratie minimale se légitime elle-même pour maintenir nos contradictions au coeur de l’entreprise, comme les conditions de possibilité pour qu’un foyer d’irréalisation (toute pratique artistique) DONNE À VOIR la profondeur du monde comme l’irruption de l’autre homme.

Politique portative ; politique du sujet, drame de l’incarnation ?

Ce qui est manifeste, c’est le danger de SE FAIRE NIER dans cet exercice de dévoilement par la caporalisation de la culture, par cette façon insidieuse d’instrumentaliser la liberté en faisant de l’homme un produit comme un autre et de ses productions les marques de cette nouvelle suggestion. Au contraire, et c’est le travail d’une compagnie, il faut maintenir l’idée, qu’à défaut d’une réconciliation prochaine, c’est du moins à l’horizon du champ des possibles qu’adviendra cette unité de sens, même si celle-ci se dérobe à l’instant de sa réalisation, par laquelle un monde nous est donné, non plus en extériorisation, mais comme la chair de nos activités.

L’articulation est trouvée, qui voit se rejoindre la politique avec la poétique, par la remise au centre des questions et des contradictions de la communauté, non plus sous forme d’inventaire ou d’opposition, mais parce que la communauté se prenant elle-même pour fin s’éloigne de la logique du pire et de la rupture pour penser le fragment comme appartenant au tout, le singulier à l’universel et l’histoire parcellaire comme homogène à celle de toute l’humanité. Voilà par contraste dénoncés la chosification par laquelle un système pulvérise nos actions et l’abandon du contrat social par un État oublieux des gens pour être devenu chose parmi les hommes. Faut-il voir dans la circulation de cette rente un peu particulière une activité passive mais irrésistible (tout ce qu’il y a de naturel), qui nous ôte notre liberté sans jamais pouvoir nous la rendre, ou s’agit-il d’un stade provisoire fait de renoncements partagés par l’État et par nous autres qu’il nous faudra dépasser ? À nous de décider ENSEMBLE, c’est-à-dire non plus dans l’isolement, ce qui serait encore une autre façon de crever, mais dans cette unicité plurielle qui nous propulse tous hors de nous.